Soft Machine est un groupe britannique formé à Canterbury au milieu de l’année 1966 par Mike Ratledge, Robert Wyatt, Kevin Ayers et Daevid Allen. D’abord figure de l’underground psychédélique londonien, aux côtés de Pink Floyd, il glisse en quelques années vers un jazz-rock exigeant, largement instrumental. Son troisième album, Third, paru en juin 1970, reste son disque le plus célèbre et l’une des pierres angulaires de ce qu’on appelle la scène de Canterbury. Le nom vient du roman The Soft Machine de William S. Burroughs. Le groupe, après de nombreux changements de musiciens, se produit encore aujourd’hui.
- Origine : Canterbury, Angleterre, 1966.
- Fondateurs : Mike Ratledge (claviers), Robert Wyatt (batterie, chant), Kevin Ayers (basse, chant), Daevid Allen (guitare).
- Style : rock psychédélique à ses débuts, puis jazz-rock et jazz fusion.
- Album de référence : Third (1970), double album de quatre longues pièces.
- Statut : formation toujours active sous le nom Soft Machine, avec un line-up renouvelé.
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Soft Machine, pionnier psychédélique de la scène de Canterbury
Pour comprendre Soft Machine, il faut remonter aux Wilde Flowers, une formation de lycéens et d’amis de Canterbury active au milieu des années 1960. Ce vivier a donné naissance à deux branches : Soft Machine d’un côté, Caravan de l’autre. Les deux groupes partagent un goût pour les mesures inhabituelles, l’humour très britannique et les longues plages improvisées, au point que la presse a fini par parler d’un « son de Canterbury », même si les musiciens eux-mêmes se méfiaient de l’étiquette.
En 1967, le groupe joue à l’UFO Club et au Middle Earth, les salles phares du Londres psychédélique. Sur scène, Soft Machine mêle chansons pop décalées, saturation d’orgue et projections lumineuses. Un premier single, Love Makes Sweet Music, sort cette année-là sans grand succès commercial. Une tournée en France, notamment sur la Côte d’Azur, laisse aussi des traces : au retour, Daevid Allen se voit refuser l’entrée sur le territoire britannique pour une histoire de visa. Il reste en France et fonde plus tard Gong, autre institution du rock planant.
Réduit à un trio, Soft Machine part en 1968 sur les routes américaines en première partie de The Jimi Hendrix Experience. C’est à New York, dans la foulée de cette tournée, que le groupe enregistre son premier album, souvent appelé Volume One, produit par Tom Wilson.
Mike Ratledge, Robert Wyatt et Kevin Ayers : les trois visages du premier Soft Machine
Le premier Soft Machine repose sur un équilibre fragile entre trois personnalités très différentes.
Mike Ratledge, l’architecte des claviers
Mike Ratledge est le seul membre présent de 1966 à 1976, ce qui fait de lui le fil rouge des dix premières années. Son orgue Lowrey passé dans une pédale fuzz donne au groupe un timbre immédiatement reconnaissable, proche d’un saxophone saturé. Formé à la musique savante, il signe les compositions les plus construites, comme Slightly All the Time ou Out-Bloody-Rageous.
Robert Wyatt, la voix et la batterie
Robert Wyatt chante en jouant de la batterie, ce qui reste rare. Son style de frappe souple, très jazz, et sa voix haut perchée, presque enfantine, apportent la part poétique du groupe. Sa longue pièce Moon in June, sur Third, est la dernière trace chantée majeure de Soft Machine. Écarté en 1971, il fonde Matching Mole, puis mène une carrière solo saluée par la critique après l’accident qui le laisse paraplégique en 1973. Son album Rock Bottom (1974) est souvent cité comme un chef-d’œuvre.
Kevin Ayers, l’esprit pop et dandy
Bassiste et chanteur, Kevin Ayers incarne la facette légère et fantaisiste du premier album. Épuisé par la tournée américaine, il quitte le groupe fin 1968 pour une carrière solo plus mélodique. Hugh Hopper, ancien roadie et membre des Wilde Flowers, prend la basse pour Volume Two (1969), disque plus court, plus nerveux, où l’influence du jazz devient évidente.
Third, le troisième album de Soft Machine et son basculement vers le jazz
Paru le 6 juin 1970, Third est un double album d’une audace rare pour l’époque : quatre morceaux, un par face, chacun proche ou au-delà des dix-huit minutes. Le groupe s’est entre-temps élargi à des souffleurs, dont le saxophoniste Elton Dean, qui deviendra membre à part entière.
- Facelift (Hugh Hopper) : montage de deux concerts, avec des boucles de bande et des passages bruitistes.
- Slightly All the Time (Mike Ratledge) : suite modale, basse hypnotique et solos de saxophone.
- Moon in June (Robert Wyatt) : la seule pièce chantée, enregistrée en grande partie par Wyatt seul en studio.
- Out-Bloody-Rageous (Mike Ratledge) : ouverture minimaliste inspirée de Terry Riley, puis riff de cuivres et improvisation collective.
L’album marque un point de bascule. Il ne s’agit plus de rock psychédélique teinté de jazz, mais d’une musique où l’improvisation et l’écriture se répondent à parts égales. Les critiques spécialisées rock progressif comme jazz le considèrent toujours comme le sommet du groupe, et sa réédition remastérisée continue de circuler en 2025 dans les sélections de référence. Soft Machine est d’ailleurs le premier groupe de rock invité aux Proms de la BBC, en août 1970, la même année.
Cette place donnée à l’instant présent, à ce qui se joue sans filet, intéresse aussi bien les musiciens que les observateurs de nos habitudes quotidiennes. Sur ce site, l’article Pourquoi privilégions-nous de plus en plus la spontanéité prolonge cette réflexion hors du champ musical.
La discographie studio de Soft Machine, album par album
Le tableau ci-dessous reprend les principaux albums studio de la période historique, avec le changement de personnel le plus marquant à chaque étape. Les titres numérotés des premières années rendent la chronologie facile à suivre.
| Album | Année | Fait marquant |
|---|---|---|
| The Soft Machine (Volume One) | 1968 | Trio Ratledge, Wyatt, Ayers enregistré à New York |
| Volume Two | 1969 | Arrivée de Hugh Hopper à la basse |
| Third | 1970 | Double album, Elton Dean au saxophone |
| Fourth | 1971 | Premier disque entièrement instrumental, dernier avec Wyatt |
| Fifth | 1972 | John Marshall s’installe à la batterie |
| Six | 1973 | Karl Jenkins remplace Elton Dean |
| Seven | 1973 | Roy Babbington succède à Hugh Hopper |
| Bundles | 1975 | Allan Holdsworth apporte la guitare électrique |
| Softs | 1976 | Départ de Mike Ratledge, John Etheridge à la guitare |
| Land of Cockayne | 1981 | Dernier album studio de la période historique |
Il faut ajouter à cette liste de nombreux enregistrements publics, dont Alive and Well: Recorded in Paris (1978), et une quantité impressionnante d’archives de concerts et de sessions radio parues depuis les années 1990.
Le Soft Machine des années 1970 : un groupe de jazz-rock sans membre fondateur
Après le départ de Robert Wyatt, Soft Machine devient un groupe de jazz-rock à part entière, plus proche de Weather Report ou du Mahavishnu Orchestra que de la pop psychédélique. Karl Jenkins, futur compositeur à succès de musique chorale, prend peu à peu la direction artistique. Les morceaux se resserrent, les rythmes deviennent plus réguliers, la virtuosité gagne du terrain.
Ce changement divise encore les amateurs. Pour certains, le groupe perd son identité à mesure que les membres d’origine s’en vont. Pour d’autres, Bundles, porté par la guitare d’Allan Holdsworth, est l’un des grands disques de fusion britannique. Les deux lectures se défendent : il y a moins un Soft Machine qu’une succession de groupes réunis sous le même nom.
Au XXIe siècle, d’anciens membres reprennent le flambeau sous le nom Soft Machine Legacy, avant de revenir à l’appellation Soft Machine en 2015. Le guitariste John Etheridge en est la figure centrale, accompagné notamment du saxophoniste et flûtiste Theo Travis. Les albums Hidden Détails (2018) et Other Rooms (2023) montrent un groupe toujours actif, qui revisite son répertoire tout en enregistrant du neuf.
Écouter Soft Machine : les erreurs fréquentes et nos conseils
Le nom attire beaucoup de curieux, mais la porte d’entrée n’est pas évidente. Voici les pièges les plus courants.
- Commencer par un album tardif sans le savoir. Land of Cockayne et Volume One n’ont presque rien en commun. Vérifiez l’année avant d’écouter pour savoir à quel Soft Machine vous avez affaire.
- Confondre les compilations. Les disques comme The Story of Soft Machine mélangent parfois des périodes et des formations différentes. Lisez la liste des titres et la provenance des enregistrements, studio ou concert, avant de vous décider.
- Attendre des chansons. Hormis les deux premiers albums et Moon in June, la musique est surtout instrumentale. Mieux vaut l’aborder comme du jazz électrique que comme du rock progressif à refrains.
- Négliger les concerts. Le groupe était avant tout une formation de scène. Les archives live de 1969 à 1971 éclairent souvent mieux sa démarche que certaines prises studio.
- Confondre avec le roman. Les recherches sur « soft machine » mènent aussi au livre de William S. Burroughs, dont le groupe a obtenu l’autorisation d’emprunter le titre.
Notre conseil pratique : écouter Volume Two pour l’humour et l’énergie, puis Third d’une traite, face par face. Si Slightly All the Time vous accroche, Fourth et Bundles seront les étapes suivantes. Si c’est plutôt Moon in June, cap sur Matching Mole et la carrière solo de Robert Wyatt.
Ce que Soft Machine partage avec Focus
Focus vient d’Amsterdam et non du Kent, mais les deux groupes ont un point commun : ils ont refusé de choisir entre rock et jazz. Là où Soft Machine pousse vers l’improvisation modale et les structures longues, Focus mise davantage sur la mélodie, la flûte et la guitare héroïque, avec un sens de l’humour qui n’est pas si éloigné de celui de Canterbury. Les amateurs de Moving Waves qui apprécient les longues suites instrumentales trouveront dans Third une cousine plus austère, plus sombre aussi, mais nourrie de la même curiosité.
Plus largement, Soft Machine a ouvert la voie à des groupes comme Hatfield and the North, National Health ou Gilgamesh, et son influence se fait sentir jusque dans le jazz britannique contemporain. Pour qui s’intéresse aux groupes progressifs des années 1970, c’est un passage obligé, même si l’on n’adhère pas à toutes ses périodes.
D’où vient le nom du groupe Soft Machine ?
Le nom est emprunté au roman The Soft Machine de William S. Burroughs, publié en 1961. Les musiciens ont obtenu l’accord de l’écrivain, figure de la contre-culture qui fascinait l’underground de l’époque.
Par quel disque de Soft Machine débuter son écoute ?
Third est le choix le plus souvent recommandé, car il résume le passage du psychédélisme au jazz. Si vous préférez des morceaux courts et chantés, Volume Two est une entrée plus accessible.
Soft Machine donne-t-il encore des concerts ?
Oui, une formation emmenée par le guitariste John Etheridge tourne sous le nom Soft Machine. Aucun des fondateurs n’en fait partie, mais le répertoire historique reste au programme aux côtés de compositions récentes.
Pourquoi Robert Wyatt s’est-il séparé de Soft Machine en 1971 ?
Wyatt voulait garder une place au chant et à la fantaisie, alors que ses partenaires s’orientaient vers un jazz instrumental plus rigoureux. Ce désaccord artistique a conduit à son départ après Fourth.
Soft Machine est-il du rock progressif ou du jazz ?
Les deux, selon la période. Les premiers albums relèvent du rock psychédélique, Third et Fourth se situent à la frontière, et les disques suivants appartiennent clairement au jazz-rock.



